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Travail encore
 
La valeur du travail reste une grande énigme et, alors que le parti auquel j’adhère en fait un emblème,  je voudrais compléter mes pages précédentes par d’autres réflexions.
 
Tout d’abord, le travail n’a de sens que s‘il est utile à la communauté, qu’il soit ou non équitablement rémunéré. L’état, de son côté, y trouvera son intérêt à travers les prélèvements sur l’assiette fiscale constituée par les revenus. Ce n’est pas l’emploi qui crée la richesse nationale mais le revenu et ce n’est pas la même chose, car le revenu est composé de rémunérations bien sûr, mais aussi d’allocations et de rentes. Pour générer la TVA qui représente pour l’état 50 % des recettes fiscales, il faut encourager la consommation, or celle-ci dépendra du choix du bénéficiaire de revenus, c’est la « propension marginale à consommer ». Cette PMC est très élevée pour les bas salaires, elle est très basse pour les hauts salaires ce qui permet une première conclusion : une allocation aux personnes moins favorisées sera intégralement consommée et donc porteuse de TVA.
 
Quand à définir le rapport entre travail et revenu, il faut aller plus loin. Est-il préférable pour l’économie de créer 10.000 emplois ou de fidéliser au pays 10 Bill Gates ? Dimanche dernier sur FR2, J’ai relevé une réflexion d’Axel Kahn, grand généticien, directeur de l’INSERM, alors qu’il évoquait la future nomination de je ne sais quel fonctionnaire à un poste « bien payé ». Il disait de cette personne, « s’il accède à ce poste, il aura un salaire 200 fois supérieur au mien, la question est de savoir si son impact social sera alors effectivement 200 fois supérieur à moi ». Eloquent.
 
Les distorsions salariales aujourd’hui sont indécentes, au point que l’on décèle un embarras dans le chef de gens comme Bill Gates et ses pairs qui proposent de faire don à leur pays de la moitié de leur fortune et que l’on entend des propositions en France visant à empêcher que le plus haut salaire d’une entreprise puisse être 20 fois supérieur au plus bas.
 
A un certain niveau, il n’y a plus de liaison du service rendu avec le travail. Cela part sans doute de la stratégie constatée par Joseph Stiglitz selon laquelle les entreprises versent un « salaire d’efficience » destiné à fidéliser et motiver leurs cadres, ce qui est judicieux à la base, l’est moins si l’on sait que ce super-salaire empêchera d’autres embauches, mais ne n’est plus du tout quand cela explose au point d’arroser des cadres ou barons d’entreprise de salaires pharaoniques.
 
J’en tire des conclusions, contrariantes sans doute, mais assez évidentes. Si un travail constitue pour la personne le moyen de se réaliser, là où elle apporte un plus à la société, alors ce travail-là appelle que cette personne s’y investisse. Mais si un travail représente l’asservissement à un impératif factice, son fondement est négatif : se plier sans vocation au diktat du marché ou d’un patron constitue un choix absurde. J’ai assez débattu des avis d’Albert Jacquard, du filet de sécurité que constitue l’Allocation Universelle et de la justification philosophique de celle-ci. Mais face à des solutions tellement évidentes, les interlocuteurs semblent sourds et se complaisent dans les méandres de systèmes antédiluviens.
 
C’est l’enjeu du choix personnel raisonné contre l’accès à l’emploi immédiat et à tout prix Je me souviens d’une anecdote personnelle de refus d’un poste parce que le deal était douteux.
 
Quittant une fonction dans le secteur automobile, je voulais répondre à une offre proposée par une entreprise ayant une activité similaire.  Au départ d’un panel  de 30 candidats,  par le jeu de sélections successives, je me retrouve finalement l’heureux élu de cette compétition au poste d’EDP manager.
 
Quelques jours avant la prise de fonction, l’intérim manager (IM) me fait visiter mon future département : la section des perfo-vérifs, les programmeurs, les analystes et finalement, la salle des ordis. Les processeurs à l’époque se nichaient dans des armoires hautes de 2 m. et derrière celles-ci, dans l’ombre,  j’aperçois le bout d’une civière de laquelle dépassaient deux pieds humains.
J’interroge mon IM. « Quelqu’un de blessé ?» « Non, il se repose, il a fait la nuit » « Vous travaillez en trois shifts ? » « Non, il rattrape un traitement perdu à la suite d’un incident » « Mais il aurait suffi de repartir du dernier backup fiable » «Oui mais il n’y en avait pas, il manquait de disques » « Pourquoi ne pas en avoir acheté suffisamment ? » « Mais .. cela dépendait du directeur financier ». Appréhendant une autonomie assez limitée, j’ai considéré que ce rôle n’était pas acceptable et je me suis dédit avant même d’avoir entamé la fonction. J’ai préféré les risques de l’indépendance, même si mon premier contrat m’obligeait à un déracinement intéressant de 2 ans en Algérie.